Il est légitime d'hésiter avant d'immobiliser de la trésorerie dans une photographie d'art ou une sculpture. La question qui revient systématiquement est la suivante : "Et si, dans 5 ans, je ne trouve aucun acheteur pour mon œuvre ?". C'est exactement ici qu'intervient la puissance du mécanisme fiscal français.
Le don à un musée comme "assurance tous risques"
La loi Aillagon permet aux entreprises de déduire de leurs impôts 60 % de la valeur d'une œuvre lorsqu'elles en font don à une institution publique (musée, fondation, etc.). Loin d'être un simple acte de générosité, ce dispositif juridique peut être utilisé stratégiquement comme un véritable filet de sécurité (un "put option" fiscal).
Concrètement, l'entreprise se retrouve face à deux scénarios après avoir conservé et laissé s'apprécier l'œuvre pendant quelques années :
Scénario A (L'idéal) :
L'entreprise trouve un acheteur sur le marché de l'art à un prix très attractif. Elle réalise une belle plus-value classique.
Scénario B (Le filet de sécurité) :
Le marché est grippé ou l'entreprise ne trouve pas d'acheteur privé. Plutôt que de conserver l'œuvre à perte, elle en fait don à un musée. C'est là que l'État prend le relais.
Le paradoxe fascinant de la loi Aillagon, c'est que le "pire des scénarios" pour l'entreprise — ne pas trouver d'acheteur — débouche tout de même sur une opération financièrement positive.
Démonstration : quand l'échec d'une vente rapporte de l'argent
Imaginons que vous acquériez une œuvre d'art contemporain pour 30 000 €. Vous l'exposez 5 ans, et sa cote monte : elle est désormais estimée à 55 000 €. Malheureusement, vous ne trouvez pas d'acheteur privé prêt à débourser cette somme.
Vous activez alors votre filet de sécurité : le don institutionnel. En donnant cette œuvre de 55 000 € à un musée, la loi Aillagon vous octroie immédiatement une réduction d'impôts sur les sociétés de 33 000 € (soit 60 % de la valeur actuelle du don, étalable sur 5 exercices).
Mais ce n'est pas tout. Le régime fiscal général du mécénat autorise l'institution bénéficiaire à vous offrir des contreparties publi-promotionnelles dont la valeur peut atteindre jusqu'à 25 % du montant du don. Pour une œuvre valorisée à 55 000 €, vous pouvez ainsi bénéficier de 13 750 € de contreparties en nature (visibilité de votre logo sur les supports de communication du musée, invitations VIP pour vos clients, mise à disposition d'espaces, etc.).
| Année N |
55 000 € |
20 000 € |
20 000 € |
12 000 € |
| Année N+1 |
35 000 € (Reporté) |
20 000 € |
20 000 € |
12 000 € |
| Année N+2 |
15 000 € (Reporté) |
20 000 € |
15 000 € |
9 000 € |
| TOTAL |
- |
- |
55 000 € |
33 000 € |
Le bilan de ce "scénario catastrophe" parle de lui-même : l'œuvre vous a coûté 30 000 €, l'État vous a rendu 33 000 € d'impôts, et vous avez profité de 13 750 € d'avantages pour votre communication. L'opération vous rapporte 3 000 € de trésorerie nette et un budget RP massif, tout en vous offrant le prestige exceptionnel du statut de mécène.
Lever le dernier frein à l'acquisition
Ce mécanisme démontre que la seule véritable variable d'un tel investissement n'est pas la fluidité du marché de la revente, mais bien l'augmentation intrinsèque de la cote de l'artiste. Si l'œuvre prend de la valeur, la loi Aillagon garantit vos arrières et absorbe le risque d'illiquidité.
L'enjeu n'est donc plus de savoir "à qui revendre", mais d'investir dans un artiste dont le travail est suffisamment pertinent pour être accepté demain par les collections publiques.
Sources :
entreprendre.service-public.gouv.fr - Mécénat d'entreprise
culture.gouv.fr - La Loi Aillagon : inciter l'engagement des particuliers et des entreprises
culture.gouv.fr - Mécénat, Le régime fiscal général
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Christian Drouet,
Photographe d'art contemporain